Discours sur Oberlé Prix Erckmann-Chatrian 2004

Publié le par Gérard Oberlé

Robert Scheuer a eu l’amabilité de nous faire parvenir le discours qu’il a prononcé lors de la remise du Prix Erckmann-Chatrian 2004 décerné à Gérard Oberlé. Merci à lui pour cette belle exclusivité

Si notre coutume voulait que la longueur d’une allocution d’éloge et d’hommages fût à proportion de la durée des débats qui précèdent la désignation du lauréat et de celle encore du déroulement du scrutin, je quitterais quasi à l’instant cette tribune et sortirais tantôt de cette salle, tout auréolé de la récompense pour la circonstance créée, du Prix EC du discours le plus bref.

Tant il est vrai que, de mémoire de juré EC mais aussi de mémoire d’historien du Prix, rarement un roman emporta, tout d’un bloc et d’aussi massive façon, l’adhésion irrévocable du jury subjugué. Pourtant, lorsqu’au sortir de l’été les titres et noms des auteurs des romans susceptibles de concourir commencèrent de circuler parmi nous et que les premiers livres nous parvinrent, il ne faisait de doute pour aucun membre de notre compagnie que la compétition serait rude, la délibération animée, la discussion âpre et le choix difficile.

Car la moisson s’annonçait - et l’intuition s’avéra - riche de talents confirmés et de livres réussis. Chaque juré trouva, au cours des semaines passées, son compte de bonheurs de lectures, à raison de sa sensibilité ou de son exigence, de ses souhaits et de ses attentes. L’un se préparait à oeuvrer pour le couronnement d’Anne Calife-Colmerauer, déjà à deux reprises si près de la distinction, et qui est un jeune écrivain à l’écriture pleine de lyrisme contenu et de sensibilité finement maîtrisée ; un autre s’apprêtait à entraîner ses confrères dans son engouement pour l’écriture expérimentale et poétique d’Odile Massé ; un troisième, non-insensible aux jolis brins de plume et de fille, n’aurait pas détesté d’en finir avec la choucroute en compagnie de Sophie Loubière ; d’autres enfin rôdaient autour de Rondeau, s’avouaient avoir glissé vers le plaisir avec Despentes, ou encore entendaient militer pour la litté-réalité d’un François Bon.

Et puis Oberlé aboula. Cyclone littéraire imprévu autant qu’irrésistible, il emporta tout sur son passage, à l’étonnement de ceux-là mêmes qui, avant que d’avoir lu Retour à Zornhof, eussent juré bec et ongles que pour rien au monde ils ne reviendraient sur leur choix initial. Et dans le silence assourdissant que Gérard Oberlé imposa dans nos rangs, de ce silence contemplatif que seul sait produire l’enthousiasme lorsqu’il suffoque dans l’admiration, la clameur des reniements couvrit bientôt nos chants exténués de coqs fragiles dressés sur leurs pauvres ego. Qui était donc cet Oberlé dont, toute honte bue (honte plus acide à boire, je l’avoue, qu’un flacon de bon Mâconnais), je dois à l’honnêteté de reconnaître que peu d’entre nous connaissaient seulement l’existence ?

La réunion de délibération eut lieu, calme et apaisée. Etrange calme d’après tempête sous des crânes. Pas l’éclat d’une joute, nulle disputatio passionnée, aucun énervement, point de soupir d’agacement, d’yeux au ciel ou de haussement d’épaules, aucun risque d’estocade d’arrière-garde, pas même le vrombissement habituel du vol des fleurets mouchetés. Cela n’a pas fait un pli : après un tour de table rapide, Oberlé fut retenu dès le premier tour de scrutin, à la quasi-unanimité. Et croyez bien, mesdames et messieurs, que ce n’est pas, en cette matinée d’un samedi d’octobre commençant, la perspective d’un déjeuner oberléen - autrefois on aurait dit rabelaisien - foie gras poché, salmigondis de saucisses, de filet, de moelle et de queue de bœuf, poularde demi-deuil, tarte à la rhubarbe, le tout arrosé de Meursault et de Vosne-Romanée (je n’invente rien, c’est le récit fait par l’écrivain américain Jim Harrison d’une de ses agapes avec Gérard Oberlé) - ce n’est donc pas la perspective d’un tel déjeuner qui nous incita à mettre les bouchées doubles.

Car, bien qu’appelé jury du « Goncourt lorrain », le Comité EC n’a de couvert dans aucun étoilé de lorraine, et lorsque ses membres se mettent à table, ce n’est - faut-il le déplorer ? - que pour balancer leurs émois littéraires.

Par quel sortilège le roman de Gérard Oberlé conçut-il l’exploit de nous réunir si brutalement ? Par quel charme parvint-il à nous embobiner si vite et si définitivement ? A priori - et ce n’est pas faire injure au romancier -, Retour à Zornhof présente les traits d’un grande banalité romanesque. Je veux dire qu’il n’est pas remarquable par une originalité radicale, ni de forme ni de fond. De facture très classique, s’appuyant sur des ressorts et des procédés narratifs fort communs, écrit dans une langue qui bannit les concessions lexicales et les bassesses syntaxiques si courantes dans les brouets médiatiques d’aujourd’hui, il raconte une histoire que nous avons déjà lue cent fois : un personnage vieillissant et qui sait sa mort proche revient sur les lieux de son enfance. Occasion pour lui de faire le bilan d’une vie, d’évoquer des figures pittoresques croisées durant sa jeunesse, d’évoquer des voix chères qui se sont tues. Nihil nove sub litterario sole, dirait le paladin du bas-latin, que vous êtes également, cher Gérard Oberlé, si j’en crois les éléments biographiques glanés çà et là.

C’est dire s’il se trouve dans votre roman un je-ne-sais-quoi mystérieux et contraignant, qui dynamite sa banalité apparente et procure au lecteur ce plaisir troublant, énigmatique et irrépressible, plaisir indéfinissable propre à toutes les « premières fois ». Un beau roman, un bon roman, est un roman qui parle de l’Homme aux hommes, et à chaque homme de l’humanité tout entière ; à travers le récit d’un destin singulier, fictif ou réel, cela n’a pas d’importance, mais d’un destin crédible, il fait descendre l’universel dans le particulier. Votre roman, Gérard Oberlé, est un beau roman ; il nous parle de nous, il nous entretient de la condition humaine en général et de la nôtre en particulier ; il est d’un commerce non seulement agréable mais encore redoutablement efficace.

L’écrivain Henri Schott, double romanesque décalé de Gérard Oberlé, après avoir largué les amarres, revient, pour une fois qu’il sait ultime, dans la Lorraine de son enfance. (P. 13) : « Il était parti avant l’aube, comme un fuyard. En glissant la clef dans sa boîte aux lettres, il s’était dit qu’il aurait tout aussi bien pu la jeter au fonds d’un puits. La veille, il avait brûlé un tas de correspondances, de carnets de notes, de manuscrits inachevés, des piles de paperasses et de documents accumulés pendant toute une vie. Il avait rédigé quelques instructions pour son éditeur et son notaire et réglé toutes ses factures. Les gens organisés appellent cela mettre de l’ordre dans leurs affaires. Spontanément il était parti vers l’est. Il conduisait depuis des heures en écoutant en boucle le Voyage d’hiver... ».

Les poètes, assassins du réel et du temps qui passe, finissent toujours par revenir sur les lieux de leurs rimes. Schott, c’est vers le Saulnois, dans le sud mosellan, qu’il se dirige. Et soudain, la Lorraine qu’il avait fuie à l’orée de sa vie d’adulte, Henri Schott, la découvre hospitalière et matricielle. (P. 14) : « Entre Toul et Blâmont son cœur se serra sans qu’il pût dire si son trouble tenait de la fascination ou de la répulsion. Un mélange des deux sans doute, une émotion complexe faite de nostalgie et de crispation, une sorte d’apitoiement brouillé par des agitations obscures. Il découvrait qu’il avait toujours appartenu à ce pays, et qu’il lui appartenait encore... ».

La Lorraine sonne incroyablement juste dans ce roman, ni enfer ni paradis, et dont la description défie avec panache les poncifs et les préjugés comme aussi les exagérations un rien trop hagiographiques, qu’on rencontre quelquefois ici ou là. Les paysages, les lieux, les hommes et les femmes qui les habitent, sont restitués avec gourmandise et subtilité ; avec un rien de rudesse attendrie.

Dans une ambiance douce-amère, pleine de mélancolie lancinante, Henri Schott, personnage à qui les couleurs de l’époque ne vont pas bien au teint, devient une manière de Petit Poucet à rebours qui retrouve les cailloux qu’autrefois sa grand-mère lui lançait pour le mettre en chemin. Schott est colère, comme la Zorn qui coule parmi les pages du récit ; il est en crue, à l’instar de cette rivière lorraine, près de bondir hors de son lied schubertien. Et désabusé aussi, comme le sont ceux qui sont revenus de tout, et d’abord de la mort de leurs proches. Son regard, comme celui d’Oberlé, scrute toutes griffes dehors. La bouche sensuelle n’empêche pas la dent dure. Et les bons vivants ne font pas obligatoirement des mortels très charitables. La grande affaire de toute aventure humaine individuelle, c’est, nous l’avons compris avec l’auteur de L’humeur vagabonde et de quat’saisons, de parvenir à prendre des trains qui partent.

Peut-être faut-il perdre ses illusions pour trouver l’Espérance ? Finalement, la seule chose que la vie peut nous apprendre de la vie, c’est à ne pas être dupe de la vie. Que, comme le dit Marlène dans le roman : « Le bonheur, c’est pas gai tous les jours... ». Et que toute vie est promise à l’hiver.

Adepte depuis mes années d’études des occupations dérivatives et des lectures de diversion, chaque fois qu’il me faut composer quelque écrit, j’ai redécouvert, de fil en aiguille au cours de mes pérégrinations livresques par quoi je cherchai à différer la rédaction de ce discours, mon si cher Antoine Blondin, que je vous propose, Gérard Oberlé, comme lointain cousin littéraire. Et peut-être, me suis-je dit, Retour à Zornhof, est-il la continuation de Un singe en hiver, dont je veux relire la fin : « Mais ce soir-là, il alla jusque chez Claire, constata qu’il y avait de la lumière, n’osa pas sonner. Demain peut-être... Il prit une chambre dans l’hôtel le plus proche, sans qu’elle s’en doutât, ils entendraient les mêmes cloches, appartiendraient à la même paroisse, et c’était déjà cela. Il se pencha longuement à la fenêtre, écoutant les bruissements de sa forêt retrouvée, il se dirigea vers la glace en déclarant : "Et maintenant, voici venir un long hiver..." ».

Le motif musical du Voyage d’hiver de Schubert, qui accompagne et scande le roman n’est donc ni un prétexte à enjoliver ou à poétiser le texte romanesque ni un paratexte par lequel l’auteur nous entretiendrait de ses goûts musicaux. Bien au contraire, cette Winterreise fait corps avec le récit, elle le façonne, le sous-tend, le nourrit. Elle le prolonge et le borde d’infini insoupçonné. (P. 243) : « Le vent soufflait de plus en plus fort. Schott crut entendre des craquements sourds venant de la forêt. Les bas-rouges, serrés l’un contre l’autre, étaient couchés au pied du lit, la tête coincée sous le sommier comme s’ils pressentaient un orage. Il est allé dans la salle de bains pour se rincer le visage et boire deux verres d’eau glacée. Bizarrement, alors qu’il partait en lambeaux et le savait, il fut pris soudain d’une fièvre d’écrire. Il sentait en lui comme un énorme flot, une force stupéfiante qui lui ordonnait d’aller au cœur des choses, en puisant dans sa propre substance.

Ei Tränen, meine Tränen, und seid ihr gar so lau,

Dass ihr erstarrt zu Eise, wie kühler Morgentau ?

Und dringt doch aus der Quelle der Brust so glühend heiss,
Als wolltet ihr zerschmelzen des ganzen Winters Eis !

(Ah, pleurs, mes pleurs, seriez-vous à ce point refroidis,

que vous vous figiez comme la fraîche rosée du matin.

Pourtant vous jaillissez si brûlants de mon cœur

comme si vous vouliez faire fondre toute la glace de l’hiver. »

Mesdames et messieurs, vous l’avez compris, pour son édition 2004, le Comité Erckmann-Chatrian couronne un bien beau roman. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Ce qui est peut-être inédit, c’est que, dans un instant, le Prix sera remis à un personnage de roman. Tant il est vrai que Gérard Oberlé est à soi-même le personnage d’une vie qu’il a su vouloir romanesque : alsacien-lorrain de naissance et morvandiau d’adoption, éditeur, collectionneur de livres anciens et de vieux papiers, libraire, auteur de catalogues, ex-professeur insoumis, lecteur boulimique, expert judiciaire auprès des tribunaux, poète du salami, latiniste émérite, passionné de musique, auteur de polars, critique gastronomique, fin connaisseur de vins et amateur de cigares, bourlingueur invétéré, pilote d’avion, spécialiste des poètes baroques et des fous littéraires, fou lui-même de nature, d’arbres et d’oiseaux... Seul un personnage de roman est capable d’être le creuset insolite de tant de vies variées. Et l’on retrouve, pour notre plus grand bonheur, des éléments épars de nombre de ces vies multiples dans Retour à Zornhof.

« Fremd bin ich eingezogen,/ Fremd zieh ich wieder aus...

(Etranger je suis venu/ Etranger je m’en retourne... ».

Sachez, cher Gérard Oberlé que quels que soient vos exils à venir, vous êtes malgré vous dorénavant ressortissant d’une patrie que vous ne saurez renier, celle inaliénable bien qu’invisible que constitue l’admiration que notre compagnie vous témoigne aujourd’hui.

Et notre souhait, au moment où nous vous remettons le Prix EC 2004, est que le plus grand nombre de Lorrains mais aussi de non-Lorrains, puisse savoir, comme nous-mêmes le savons désormais, que, la dernière page de Retour à Zornhof tournée et le roman refermé, la musique que l’on continue d’entendre dans le tréfonds de nos âmes inquiétées, c’est déjà du Schubert.

Robert Scheuer, Le 23 octobre 2004 - Abbaye des Prémontrés - Pont-à-Mousson

Retour à Zornhof, Grasset

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