Vendredi 2 décembre 2005


AU LECTEUR

'ai passé ma petite enfance dans un canton rural et forestier à la frontière de l'Alsace et de la Lorraine. C'était tout juste après la guerre, quand régnait encore dans ces parages une véritable civilisation avec des types plébéiens de grand caractère, certains fort touchants, d'autres redoutables.

Pour ne pas entrer dans les détails, je dirai simplement que j'étais un enfant instable et tourmenté, une combinaison alarmante qui s'est révélée calamiteuse quand vint l'adolescence. La lecture a fortement contribué à aggraver la situation, dans la mesure où, très jeune encore, j'ai compris que la vraie vie n'avait pas grand chose à voir avec ce que les imbéciles appellent " le monde réel ". A l'âge de onze ans j'ai quitté la région pour n'y retourner qu'une seule fois dans les années soixante, pendant deux trimestres, en qualité de maître auxiliaire dans un lycée messin. Ensuite ma vie s'est jouée ailleurs, un peu partout dans le monde.

Les auteurs d'autrefois auraient appelé cet épisode " années d'apprentissage ", une expression pudique et valorisante qui, en réalité masque toutes sortes d'aventures romanesques plus ou moins avouables. Comme beaucoup j'ai fini par me tasser quelque peu, surtout depuis que j'ai posé mon sac dans le Sud du Morvan, et que j'ai pris la plume.

Depuis quelques années je retourne en Lorraine, où me reste pour toute famille une sœur fixée dans le village vosgien de mes grands-parents. Or, à chaque retour, sitôt que j'approche du plateau lorrain, bizarrement mon cœur se serre. Entre Toul et Blâmont cette sensation devient de plus en plus oppressante, comme si le paysage agissait directement sur mes sentiments et cela dans une extrême confusion, un mélange de fascination et de répulsion que jamais je n'ai jamais su expliquer.


Longtemps j'ai voulu comprendre ce phénomène, en démêler les causes. Pourquoi, après tant d'années d'absence, cette contrée exerce-t-elle une emprise aussi violente et contrastée sur l'homme que je suis devenu loin d'elle ?

Avec Retour à Zornhof, un voyage d'hiver rythmé par le cycle des mélodies de Schubert, j'ai essayé d'éclaircir en partie ce mystère et de faire enfin la paix avec ma terre natale.

Le récit n'est pas autobiographique, enfin pas vraiment. Un petit peu tout de même. Ce sont les errances crépusculaires d'un romancier, un homme d'hier, un homme des sentiments anciens. Trois jours et trois nuits d'inventaire avant fermeture définitive. Lors de cette ultime virée, le voyageur comprend que cette terre représente sa genèse et celle de toute son œuvre.

Il y retrouve en raccourci, tout ce qui fait que la vie peut être belle, flamboyante, burlesque, cruelle, absurde. Dans un monde entièrement d'apparences, il faut, malgré un sentiment délicieux de la vanité des choses, essayer de garder l'enchantement persistant. »

Gérard Oberlé

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